vendredi 25 octobre 2013

Confirmation tardive (partie 1)


En 1996, mon neveu a été baptisé au Saint Nom de Jésus par le Père Xavier, un dominicain intellectuel et érudit. Bref...l'ADN des dominicains. Moins dominicain,  il a à cœur de se faire comprendre par les assemblées devant lesquelles il prêche. Les concepts mystico-gelatino-mouflou, les mots de quatre syllabes et plus, les expressions grecques, latines ou javanaises, ça fait bien longtemps qu'il n'en a plus besoin pour annoncer la Bonne Nouvelle à ses ouailles zappeuses. Sa simplicité de langage le rend accessible. C'est pour cette raison qu'à l'issue de la célébration, après la signature des registres, aussi long que celle d'un compromis chez un notaire, j'irai le rencontrer.

Retour quelques minutes et décennies avant.

Durant la célébration, je me remémore ma première communion 20 ans plus tôt.

Deux souvenirs  revivent dans ma mémoire.
D'abord, une remontrance. Les premiers communiants que nous étions, devaient  attendre que nous soyons tous servis avant de porter l'hostie consacrée à la bouche. Par notre attitude, nous devions témoigner d'un repas communautaire . Positionnés en arc de cercle, j'étais situé à une extrémité de celui-ci car les mamanscathé avaient eu le bon goût de nous classer par ordre alphabétique. J'étais le premier à recevoir l'hostie consacré. Les consignes d'attente, redites quelques minutes avant le début de la célébration,  sommeillaient profondément dans un recoin inaccessible de ma mémoire. Dès l'hostie déposée par le prêtre au creux de ma main, je m'étais empressé de La porter à ma bouche. Aucun signe d'un appétit mystique à la manière de la Grande Sainte Thérèse de Lisieux, juste de l'empressement... Quelques jours avant, un rendez-vous chez l'orthophoniste pour apprendre à discerner les B et les D, la droite et la gauche, dessus et dessous, devant et derrière,  m'avait privé de la répétition de la célébration. Chaque futur communiant avait eu le privilège de manger une hostie non consacré afin d'éloigner toute curiosité le grand jour quant à son goût et sa texture. Cette curiosité, je n'avais pas pu la satisfaire. Au contraire, elle avait été exacerbée par les témoignages contradictoires de mes copains de huit ans : "Ca colle au palais", "Ca le goût de",  "Ca n'a pas de goût" "Tu verras ça ressemble à du chewing-gum" "Pfff..Même pas possible de faire des bulles.". Aussi, le jour de ma première communion, j'avais battu un record de vitesse, malheureusement non homologué. Départ du chrono : Hostie au creux de ma main. Fin du chrono : Hostie dans ma bouche. Ma performance religio-sportive n'avait pas attiré l'admiration de Sœur Blandine, notre institutrice de soixante dix ans. Ou trente ? Les records ce n'étaient pas son truc et mon exploit avait été célébré par une remontrance soufflée à mon oreille : "Rémi !". Curieux comme un prénom ne sert pas seulement à interpeller mais aussi à admirer, questionner, quémander, supplier ...sermonner.   

Deuxième souvenir. Le sentiment d'avoir grandi. Pas spirituellement mais sur le regard porté sur mon nombril. Mon parrain m'avait offert une montre. Une d'homme. Aiguilles fluorescentes, mais pas de numéro. J'étais incapable de lire l'heure et ça n'avait aucune importance. En revanche, j'étais très investi pour trouver le meilleur moyen pour créer un peu d'obscurité en pleine journée pour faire admirer les aiguilles "qui s'éclairent, t'as vu ?" à mes copains que j'aime imaginer aujourd'hui encore  avoir été admiratifs et jaloux. La technique du bras orné de la montre glissée sous le bas du pull et le col étiré par la main libre pour que mes camarades puissent rentrer leur tête et s'extasier devant la luminosité magique était une bonne solution.


Ma marraine, hyper moins rock'n'roll , avait eu le mauvais goût de m'offrir un livre racontant des passages de l'Evangile. Entre une montre qui me propulsait à l'égal de l'homme qui valait trois milliards -Steve Austin ..tchutcutchutchutchu (1) ....- et l'Evangile qui ne me disait rien, il n'y avait pas photo. Steve Austin contre le Christ ? Vainqueur sans combat : Colonel Steve Austin, astronaute. Pas de doute, en 1977, celui qui côtoie les cieux est américain. Contre toute attente, la montre a très vite disparu, mon livre d'Or des plus belles pages d'Evangile trône aujourd'hui dans la bibliothèque de ma descendance. En 1977, le Bon Coin n'existait pas, on gardait tous les cadeaux...même les plus inutiles .En 1997, quelques semaines avant notre mariage, Laurence me rejoindra Avenue Leclerc avec quelques affaires dont le même Evangile d'Or. On part de chez ses parents avec l'essentiel... Son livre est impeccable. A l'exception de son prénom et de son nom qui orne la première page - à 7/8 ans on a besoin de marquer son territoire ...et à 44 ans encore plus -, il paraît tout juste sorti de la librairie Saint Paul. Le mien est disloqué, griffonné, déchiré. Lorsque nous en avions fait le constat, j'avais doctement expliqué que j'étais un petit garçon pieux et que l'état de mon livre reflétait mes heures de lecture recueillie. Et l'inverse pour Laurence. La réalité est certainement différente. Laurence n'a rien lu, c'est très probable. Je n'ai rien lu, c'est certain. Laurence devait être assez soigneuse.
Le livre couché dans sa bibliothèque  le soir de sa première communion a terminé sa longue nuit en 1997. Le mien a été utilisé comme pont pour des constructions de" playmo", comme raquette de ping pong et pour d'autres projets d'envergure .



Le temps d'un chant repris mollement par l'assemblée familiale qui entoure le nouvel Enfant de Dieu, mes réminiscences me transportent ensuite en  juin 1980. Profession de Foi à la Rédemption. Je me souviens de mon soulagement d'avoir échappé au port de l'aube. Depuis quelques mois, j'étais assez amouraché d'une fille d'une autre sixième dont la conscience et les yeux n'ont jamais perçu ma présence. Malgré tout, j'imaginais un jour la séduire. Habillé normalement, je préservais mes chances. En aube, le ridicule les annihilait toutes. Mes chances de ...de quoi ? Mais peu importe, un début de modernité frappait à la porte des célébrations de profession de Foi : le port de l'aube était optionnel. Pour ma profession de foi, aucun souvenir de cadeaux. Ca n'avait pas du être terrible. Un deuxième, un troisième, un quatrième évangile ?

Du bruit, un peu d'agitation. Mon esprit redevient présent pour le moment à ne pas manquer.

Arthur est aspergé. C'est toujours un moment intéressant. Pleurera, ne pleurera pas. Et la Maman, va-t-elle laisser son petit gars mouillé ou va-t-elle s'empresser de l'essuyer comme si sa vie -la sienne- en dépendait. Les plus alertes pour critiquer l'Eglise, le clergé, les sacrements, le peuple de Dieu sont souvent les plus déterminés pour photographier ce moment humide. Probablement, perçoivent-ils à ce moment là, qu'un miracle se produit. Pas de bol, il ne se laisse pas photographier. L'eau, le Saint Chrême, le Baptême ...des signes visibles d'une grâce invisible. L'Esprit Saint n'aime pas les flashs.

La célébration est terminée. Sont de corvées de signature du registre les parents, parrain et marraine. Je reste assis en pensant à la blague d'un prêtre qui disait avoir trouvé une solution écologique pour se débarrasser des pigeons qui avait squatté le clocher de l'église. "Il n'y a qu'à les baptiser, leur faire faire leur communion, les confirmer et après on ne les reverra plus". La confirmation ! Ma confirmation !? Aucun souvenir. Cherche Rémi, cherche ! Rien. Je suis issu d'une famille catholique,  mes samedis sont consacrés au scoutisme, l'enseignement catholique a eu la mission de m'instruire.....Impossible d'avoir échappé au dernier sacrement de l'initiation. Papa et Maman pourraient me renseigner. Papa, je renonce. Je sais que ça réponse sera ironique " Bien sûr que tu n'as pas été confirmé. Ils ne voulaient pas de toi." J'opte pour Maman. Maman est la mémoire familiale. Dates, arbre généalogique, petites histoires, anecdotes .La vérité des événements se mélange parfois avec une réécriture personnelle. Mais lorsque Maman dit se souvenir, c'est souvent vrai et juste. Pas toujours mais souvent. Quand elle doute d'un souvenir, c'est certain que l'événement n'a pas eu lieu.
-Maman, j'ai fait ma confirmation ?
- Heu...Oui, je crois.
Maman croit, moi j'ai compris. Mais je veux en avoir le cœur net. Il y a de l'agitation autour de l'autel. Ca signe, ça rigole, ça photographie, ça bavarde.
- Mon Père, avec nous sur la photo !
Le père Xavier se prête de bonne grâce à la séance. Peut-être a-t-il rêvé un jour d'être vedette ?
Clic clac, merci Kodak, l'otage est libéré. Momentanément.
- Mon Père, je ne sais pas si j'ai été confirmé. Mes parents  ne s'en souviennent pas. Moi non plus.
Il sourit. "Vous avez été baptisé où ?"
-Ici mon Père.
- C'est peut-être marqué dans les registres. Ou alors à l'évêché. Tout est archivé là-bas. Si rien n'a été perdu. Ecrivez-leur, ils vous répondront sûrement. Bon dimanche.
-Merci mon Père. J'écrirai. Bon dimanche. Sous vous applaudissements , rajoutai-je in petto.

J'ai écrit. Quinze ans plus tard. En février 2009.
La réponse est arrivée par courrier. Je n'ai pas été confirmé. Le dimanche après la messe, j'en parle au prêtre de ma paroisse. Je l'aime beaucoup et je lui fais confiance. "Rémi, si tu le veux, fais-le".
Un nouveau groupe "confirmation adulte " débute en septembre. Huit mois à attendre avant de commencer la préparation. Seize mois avant d'être confirmé. Huit réunions. Une retraite. La préparation est sérieuse et ça me plaît.
La première réunion a lieu au début de l'année scolaire. Ce soir là, mes trois enfants dorment à la maison. Une baby sit vient les garder. J'ai expliqué aux enfants que j'allais à une première réunion pour me préparer à la confirmation. Pour leur expliquer de quoi il s'agit, j'hérétique à bloc : "c'est le baptême des grands". Les enfants sont amusés et contents. Et ravis d'annoncer à la babysit surprise que leur père de 40 ans va se faire confirmer. Elle me regarde étonnée mais ne pose aucune question. Dieu merci.
Psychorigide de la ponctualité, j'arrive dix minutes en avance. Deux personnes discutent ensemble.
-Bonjour, je suis Rémi Araud, je viens pour la préparation à la confirmation. C'est bien ici ?
Dans mon job, je passe mon temps à rencontrer des personnes sans éprouver la moindre difficulté. Là je suis intimidé et je me sens un peu con. Peut-être un échantillon du don de lucidité qu'offre le sacrement de la confirmation.
Nathalie me répond. Une petite quarantaine d'année, une grand et beau sourire, les yeux pétillants , très jolie, je me dis que si je ne poursuis pas la préparation, j'aurais au moins rencontré une jolie femme. Quelques mots gentils, des questions qui manifestent un vrai intérêt, Nathalie sait me mettre à l'aise. Claire est la deuxième animatrice. Quelques années de plus, un peu réservée.
A 20H30 tout le monde est là. Je suis l'ancêtre. Bertrand me talonne. David et Marie-Emmanuelle n'ont pas encore trente ans. Les trois sont assez silencieux.
Nathalie prend la parole : "Merci c'être là. On va commencer par chanter ensemble."
Une feuille avec les paroles est distribuée à chacun d'entre nous. Nathalie et Claire entonnent :"Viens Esprit Saint...". Grand moment de solitude. Nous sommes six à chanter sans beaucoup de conviction, tous un peu gênés par nos voix approximatives. En professionnel de l'animation -yes Sir !-, je perçois toute la maladresse de cette accueil chantant... Même dans les soirées libertines entre personnes ne se connaissant pas, on commence par prendre l'apéro avant de se déshabiller, m'ont informé des amis...Les préliminaires ont manqué, nous sommes totalement inhibés. je n'aurai pas été contre un verre de vin pour m'éclaircir la voix ...

Courageux, j'ai envie de fuir ... 

Fin de la première partie                   

(1) Essai pas très concluant pour écrire la "musique/bruitage" qui accompagnait les performances extraordinaires du Colonel Steeve Austin, astronaute americain, parfois moustachu, parfois pas. Pour réveiller les mémoires embrumées ou éduquer les moins de 35 ans, suivez le lien :

https://www.youtube.com/watch?v=SBXvwSE_PBU   E

Ecoutez  et admirez le lancé de missile en carton.


dimanche 8 septembre 2013

François


 

21 août 2013

 

J'ai rencontré François cet été, lors d'une retraite en clôture avec la communauté cistercienne de Cîteaux. Durant les offices(1) et dans les espaces réservés aux moines, nous étions les seuls en habits civils. Les moines quant à eux étaient vêtus de leur habit réglementaire : une tunique blanche, un scapulaire noir, une large et longue ceinture en cuir et des sandales de compétition. Nous étions donc facilement repérables et souvent repérés en train de chahuter les consignes données. Consignes que nous nous étions engagés à respecter. C'est celle du silence que nous malmènerons le plus.

En voyant François la première fois, j'avais imaginé sa vie calme de bon petit catho. Il porte une belle croix pectorale qui lui donne un air de Père Abbé(2) en civil. Dans un monastère seul le Père Abbé- le responsable devant Dieu de la communauté- porte la croix pectorale. Lors des temps de prières silencieuses, François me donne le sentiment de prier comme le fayot qui veut plaire davantage à la maman qui "fait le cathé" qu'au Petit Jésus. Ce que j'apprendrai plus tard de lui me renverra à la prudence que je devrais avoir envers mes suppositions et projections.

François n'est pas là pour faire de la figuration. Il a décidé de rentrer définitivement au monastère. Deux fois par jour, lors du travail que nous confiera le Maître des novices(3) à qui nous sommes confiés, nous échangerons malgré l'interdiction qui nous est faîte de parler. L'un et l'autre, nous nous savons observés. Plus que la crainte du flagrant délit de bavardage - la bave de la Parole-, c'est la crainte de décevoir les moines qui nous pousse à parler rapidement, presque par saccades. Nous allons à l'essentiel de nos vies. En principe, notre motivation est d'aller à la rencontre de l'Essentiel. C'est ce que nous avons déclaré pour être admis à séjourner en communauté. Croix de bois, croix de fer ....Notre hommerie nous colle à la peau. Peut-être même notre femmerie.

Alors nous parlons.

François a 47 ans. Il a été marié deux fois et est Papa de quatre enfants de 19 ans à 4 ans. Deux à chaque mariage. Il était jusqu'à quelques semaines propriétaire d'un maison d'édition. Il est passionné par l'histoire et l'écriture, avec un "e" minuscule. Il m'avoue qu'il y a encore deux ans, il considérait les moines en particulier et les croyants de manière général comme de grands malades bien souvent irrécupérables.

Il y a un an, un vendredi soir, il recherche dans sa longue liste de contacts téléphoniques, laquelle de ses anciennes conquêtes sera sa maîtresse de la nuit. Aucune envie de rentrer chez lui seul et de devoir allumer la lumière mais très envie d'aller vider sa solitude dans une femme généreuse. Il a soif d'être aimé. A défaut de trouver celle qui pourrait l'aimer, il se contenterait de celle qui pourrait anesthésier le temps d'une heure ou d'une nuit, sa conscience qui lui souffle qu'il n'est qu'un pauvre gars. Un pauvre gars seul, c'est insupportable. Un pauvre gars, aimé de Dieu c'est mieux. Mais ça, François ne le sait pas encore. Alors sa psyché le protège à grands renforts de divertissements pascaliens pour l'éloigner d'un constat qu'il ne pourrait pas supporter. Ce vendredi soir, ses maîtresses sont injoignables, indisponibles ou pire, indifférentes à son l'offre. Il quitte le bureau énervé. Très énervé. François n'aime pas que les femmes, leurs agendas, leurs maris ou leurs menstruations  lui résistent. Il est 19H00 et il va devoir affronter sa hantise de rentrer seul . L'appartement est grand mais vide. Beau et triste comme un théâtre déserté. Il sort de son bureau paniqué par sa solitude. Son cerveau est déconnecté et le pilotage automatique a pris le relais. Après deux heures de marche malgré lui et sans aucun souvenir de son trajet, il arrive devant l'église Saint Gervais, dont l'animation paroissiale est confiée à la Communauté monastique de Jérusalem. Des hommes et femmes montent les marches. Des vieux, des plutôt pas trop vieux et quelques jeunes de moins de cinquante ans. François se marre devant ce défilé pour lui tellement facilement caricaturable. Il est tellement soulagé de ne pas faire partie de ces marionnettes. Mais François a froid et s'ennuie. Sa curiosité entretenue par ses recherches historiques lui soufflent d'aller voir en haut des marches si Quelqu'un l'attend.

François sera scotché par la beauté de l'office. Il a perçu qu'il n'était pas au spectacle mais qu'il assistait à un moment d'amitié entre un peuple et Quelqu'un. Il est touché et séduit. Mais aussi et surtout effrayé. Il quittera l'église à peine le Amen de conclusion chanté.

Sa nuit sera difficile. Il a presque honte de sa sensiblerie et envisage un secours psychologique d'urgence dès le lundi matin. Des pétages de plombs, ces dernières années il en a été souvent le témoin . Associés, clients, proches ...Burn out, tentative de suicide, folie. Personne dans son entourage a choisi la fuite du monde dans le délire mystique. Et il entend bien décliner l'invitation. Le lendemain il ne résistera pas à la douce tentation, à la timide invitation. Il sait qu'il pourrait résister . Il pourrait mais il ne résiste pas. Il retournera à l'office du matin. Puis du soir. Un peu honteux comme lorsque 35 ans plus tôt, il allait acheter Lui en bafouillant au buraliste blasé que le magazine terminerait dans les mains de son père.

Au fil des rencontres, du silence, du travail, des lectures et des mois..peu à peu le Christ sortira de sa cachette doucement. Pour ne pas effrayer l'enfant François. Tranquillement, à la vitesse à laquelle les arbres poussent, l'Un et l'Autre s'apprivoiseront. François était déjà aimé infiniment du Christ mais il ne le savait pas.

Un week-end glacial de février, il accompagne une paroissienne à l'abbaye de Cîteaux. Il aimera et reviendra souvent.

Le Père Abbé lui consacrera du temps et François décidera de vivre à l'Abbaye comme oblats réguliers (4). N'ayant la garde de ses enfants, "qu'un week-end sur deux et la moitié ......"  ce statut d'oblat lui permet de vivre la vie des moines de manière plus souple. Tous les 15 jours, il est autorisé à sortir de la clôture pour passer du temps avec sa descendance logée à l'hôtellerie. François n'est pas un tiède. Il a vendu sa  maison d'édition, son appartement, ses voitures. Les costards sont donnés à un centre d'hébergement d'urgence. Le bénévole du Secours Catholique qui, en ouvrant le carton déposé par François un soir, a découvert ses Hugo Boss de l'année a dû être surpris. Celui qui les a récupérés encore plus...A moins que ce soit le même.

François n'est plus tout à fait un jeune homme mais il a pris au pied de la lettre la parole du Christ : "Jésus dit au jeune homme:
Si tu veux être parfait,
va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres,
tu auras alors un trésor dans le ciel.
Puis viens, et suis-moi." (Matthieu 19:21)

En août 2013, lors de mon arrivée à Cîteaux pour ma retraite "en communauté", François a déjà fait son entrée depuis quelques  jours. A mes yeux c'est un ancien. La Règle de Saint Benoit(5) prévoit qu'à l'issu de l'office de Complies(6) -le dernier de la journée à 20h30-, les moines et résidents du monastère se tairont jusqu'au lendemain après le chapitre(7) qui a lieu vers 8h00. C'est le temps du Grand Silence. Un soir après Complies, nous nous croisons dans le jardin , l'un et l'autre marchant un  peu avant d'aller regagner nos cellules sans tarder. Les cloches du monastère sont impitoyables et nous réveillerons à 3H40. Les heures de sommeil sont comptées donc précieuses . Pour autant, nous ne terminerons pas notre promenade du soir seuls mais ensemble. Un  peu éloignés dans le jardin du monastère, allongés dans un champ nous échangerons nos impressions sur les moines, leurs vies, nos vies, nos cassures, notre espoir de vivre en hommes debout . Après un quart d'heure à se moquer de ce que nous considérons comme les travers de nos frères moines et un autre à chouiner nos états d'âmes , nous rejoindrons nos cellules dans un silence absolu. Pas très fiers de nous....pas hyper coupables non plus.

Les dix minutes de marche silencieuse nous rapprocherons plus que les trente à bavardasser affalés.

Dans les jours qui suivront nous laisserons un peu plus de place au silence.

François sait regarder. Son regard sélectionne le beau. Il est admiratif devant la couleur du ciel, les rides de Frère Adrien -91 ans-, la hauteur des arbres, le potager de Frère Michel. L'admiration qu'il a devant la Création lui permet de vivre les matins de Noel chaque jour et à chaque heure. Il reçoit chaque belle image comme un cadeau qu'il partage. J'apprécie car François ne joue pas. Il aime vraiment ce qu'il voit. Il partage simplement, sans attendre de compliment sur son acuité. Il est cool et ne s'étonne pas de mon aveuglement.

 
Le jour de mon départ, nous évoquerons la Lectio Divina(8) que nous pratiquons chaque matin après l'office de Vigile(9) durant 45 minutes. François m'expliquera qu'il double la dose.... Dieu se révèle à travers sa Parole....C'est la Lectio Divina du scriptorium(10). Mais aussi à travers sa Création. La contemplation de la Création est la deuxième Lectio Divina de François.

En reprenant le volant de ma Sandero GPL 4 chevaux 2010, je prends la décision de doubler la  posologie de Lectio Divina .

Depuis, chaque matin, je me fais la promesse de commencer demain.

 

 

(1) Office Divin : ensemble des sept prières communautaires qui sanctifient les heures de la journée. Il est composé d'hymnes, des psaumes, de lecture de la Bible et des Pères de l'Eglise et d'oraisons.

(2) Père Abbé : Moine élu par les moines profès solennels réunis en chapitre pour diriger une abbaye

(3) Maître des novices : Le maître des novices a la charge d'assurer la relève de la communauté. Les novices sont les futurs moines qui sont en apprentissage à l'abbaye. Le maître des novices vit avec eux dans le noviciat. Il leur enseigne la Règle de saint Benoît et les coutumes de l'abbaye.

(4) Oblats réguliers : C’est un baptisé désireux de faire don de lui-même à Dieu et voulant vivre une vie communautaire sans pouvoir assumer toutes les obligations religieuses liées à des vœux (pour raisons de santé, familiales …). Dans le monastère, sa vie est celle des moines.

(5) Règle de Saint Benoît : La règle que suivent les trappistes, comme aussi les bénédictins. Elle fut écrite au VI ème siècle et comprend 73 chapitre qui définissent les structures de la communauté, les principales observances et la spiritualité qui sous-tend la vie monastique.

(6) Complies : du mot latin : achèvement. C'est la dernière heure de l'office divin, destinée à précéder immédiatement le repos de la nuit.

(7) Chapitre : Salle où se réunit la communauté pour entendre les instructions du Père Abbé. La réunion commence souvent par la lecture d'un chapitre de la règle de Saint Benoît, d'où le nom donné à la salle.

(8) Lectio Divina : Lecture méditée et approfondie de l'Ecriture Sainte.

(9) Vigile : Premier office de la journée monastique. Il se déroule la nuit et se compose de la psalmodie et de longues lectures de la Bible et des auteurs spirituels. C'est aussi le plus long des sept offices -entre 55 minutes et 1H15-.

(10) Scriptorium : Salle où les moines font la Lectio Divina

dimanche 25 août 2013

Genèse du bazar




"M'ennuie pas et témoigne" (1)


 


Genèse du bazar.

 

Marc  est un client. Ils s'occupe d'organiser les prestations de collectes d'ordures d'une grande métropole auvergnate. Nous nous sommes rencontrés en juin 2010 à l'occasion de la mise en place d'une démarche visant à améliorer l'image des équipiers de collectes auprès de la population. Equipier de collecte, c'est nouveau. Avant c'était ripper. Encore avant éboueur. Parfois eboueux.

En 2012, je suis revenu passer une semaine dans son agence. Après quelques jours d'accompagnement de son comité de direction , il me propose un soir une visite rapide de la ville et une étude comparative des pubs. La tournée des débits de boissons, en semaine, ce n'est pas mon truc. Ou plus. J'ai aimé. J'aime moins. Et je m'en méfie. J'ai pour habitude de ne jamais boire avec mes clients. Le dérapage verbal peut-être rapide et lourd de conséquence. Dans mon métier -conseil en management-, la valeur de mes propositions, de mes conseils est déterminé avant tout par le crédit que mes interlocuteurs m'accordent.  Sous l'effet de l'alcool, mon crédit s'évapore à la vitesse de l'éther au soleil. Etant travailleur indépendant, je ne peux me payer le luxe de perdre des clients à cause d'un comportement jugé trop light.

Pour ne pas trop jouer mon côté pisse-froid, j'accepte la proposition de Marc, bien décidé à ne pas boire alcoolisé. Mon excuse "antibiotique" a déjà fait des merveilles. Elle en fera encore.

Marc boit peu habituellement. Sauf lorsqu'il se sent bien m'avait-il un jour confidencé. Ce soir-là, il se sentait bien. J'ai bien aimé qu'il n'insiste pas lorsque j'ai brandi mon excuse pipeau. En a-t-il eu l'intuition. Le garçon est malin, donc c'est probable. Mais c'est aussi un grand garçon de 44 ans. S'il veut picoler, il n'a pas besoin d'être accompagné. Les "attends, c'est plus sympa de boire ensemble", ce n'est pas son trip. Il n'a pas besoin d'un" cautionneur solidaire" pour lever le coude.  L'alcool, sa prudence et sa conscience font bon ménage

II boit gaiement en me racontant sa vie. De tempérament un  peu speed, j'ai l'habitude de pas mal tripoter. Ce soir là, après avoir déchiré des serviettes, mis en boules des sous-culs en papier, fait mumuse avec une bougie jusqu'à la faire disparaître, je me retrouve en manque d'une victime potentielle. Et pourtant j'ai un besoin compulsif de tripoter. Habituellement, mon portable est mon doudou préféré. Je l'ai oublié dans ma chambre d'hôtel. Je sens les clés au fond de ma poche. Elles seront mon doudou tripotable vacataire pour la fin de la soirée que j'espère proche. Pendant qu'il me livre son analyse quant au succès de son aîné à l'école, je lance machinalement mes clés que je rattrape à chaque fois. Encouragé par ma dextérité et par une belle hauteur sous plafond, mes lancés se font de plus en plus ambitieux. Lors d'un énième lancé, la main de Marc est plus rapide que la mienne. Le saligaud me prive de mon jeu. Malgré l'ambiance sombre du lieu, dans son regard je devine un cocktail déception/agacement. " Ca t'emmerde c' que j' te raconte ?". Il a vu juste. Ca m'emmerde. Mais je suis encore plus emmerdé d'avoir été capté. Marc est un client mais pas seulement. Pas un copain, pas un ami...Son regard et l'attention qu'il me porte me font du bien et je crois que c'est réciproque.  J'aime bien ce gars et je suis déçu de le décevoir. Depuis 10 minutes, je faisais au mieux pour dissimuler mon ennui et lui donner l'impression de m'intéresser. Je me forçais à le regarder en hochant la tête en signe d'acquiescement, comme le chien sur la plage arrière de votre voiture...ou celle de votre frère. Il poursuit : "Tu crois que j'le vois pas ton basique d'écoute active de consultant ? L'écoute t'en parle mieux que tu la pratiques".

Je suis vexé car il a raison. Depuis toujours, j'entends l'incantation : "Ecoute". Parents, profs, collègues, amis, famille..."Ecouuuuuuuuuute !"

Pas une consigne, un reproche.

Mon désir de progresser est devenu tellement obsessionnel  que chaque remarque négative sur mon écoute me fait l'effet d'un verre d'eau glacé lancé dans mon dos par surprise. Pour m'achever, il me rappelle mon heure passée dans l'après-midi avec ses cadres et maîtrises à débiter mes poncifs sur le sujet. Il paraphrase Coluche : "Le mec, il vient te parler de l'écoute et il n'a pas un échantillon sur lui."

- Marc,  rends- moi mes clés, s'il te plaît.

Son bras se tend pour me les rendre. Avant que j'ai pu les saisir, il se ravise et sa main s'éloigne de la mienne. Son regard s'arrête sur l'anneau de mes clés. Un dizainier(2) et une médaille de Saint Benoît deviennent l'objet de toute son attention. Terminé la bière et les exploits scolaires de Marc Junior.

Intérieurement, j'anticipe les réactions possibles qu'il peut avoir.

"T'es catho, c'est quoi c'te connerie ?". "C'est qui le vioc sur la médaille et ça sert à quoi, la roue dentelée en fer ? A décapsuler les binouzes ?"
J'appréhende. Il est plus de minuit, demain la journée commence à 08h00, j'ai sommeil et besoin de dormir. Marc semble très en forme et avoir le temps. Aucun désir ce soir de défendre ma foi, de parler de ma relation au Christ. Pas envie de plaider en faveur de l'Eglise et du Pape. Fatigué par avance d'échanger autour de questions qui ce soir m'ennuient profondément et par lesquelles les non catholiques - et parfois les catholiques eux-mêmes ont l'habitude d'entamer les échanges ...ou les hostilités : le célibat des curés, la morale sexuelle de l'Eglise, l'inexemplarité du clergé, la part de vérité du Da Vinci Code,  la crémation, la virginité de Marie, l'ouverture des protestants, la richesse du Vatican, l'authenticité du Saint Suaire, l'inutilité de la confession, des moines, du mariage à l'Eglise, des dogmes, les scandales pédophiles, l'hypocrisie de la voisine qui va à la messe mais qui ne dit pas bonjour dans l'ascenseur, le paradis, l'enfer, le purgatoire ....Et pourtant il aurait raison, il faut parler de tout ça. Pas envie ce soir d'expliquer que les chrétiens ne sont pas des saints, qu'ils ne valent pas moins ni plus que les autres,  mais que ce sont des pauvres gars qui se savent paumés, agressés et agresseurs mais qui ont eu la chance que l'Eglise leur parle du Christ et parfois même de le rencontrer. Et surtout aucune envie que l'on bave sur le Christ et de devoir supporter ça paisiblement pour ne pas prendre le risque d'effrayer ou de blesser la brebis perdue.

Contrairement à mes pensées paranoïaques, sa réaction est juste encourageante. Il se contente d'un "T'es catho ?", accompagné d'un silence et d'un sourire bienveillant.

Sa gentillesse fait mouche. Je parlerai jusqu'à 04h00 du matin. Dans le pub. Dans sa voiture. Dans la salle du petit déjeuner de l'hôtel, uniquement allumée par la veilleuse d'une multiprise. Point lumineux orange dans l'obscurité qui me rappellera le rouge auprès du Tabernacle.

Je lui dit tout. La manière dont le Christ a bouleversé ma vie avec douceur et patience. Mon envie d'évangéliser et mon incapacité à le faire. Ma trouille de devenir charismatique et d'aller chanter des Alléluia dans les couloirs du métro. Mon amitié pour la vie monastique et les cisterciens de Cîteaux. La souffrance de ma séparation avec Laurence suite à notre mariage que nous avons laissé partir en vrille. Ma confirmation à 40 ans. Mon inquiétude que mes enfants ne rencontrent pas le Christ ou s'en éloignent. Les rencontres au hasard de mes journées qui m'évangélisent . La présence discrète et efficace de l'Esprit Saint. Mes rapports compliqués avec les chrétiens ...Et surtout mon envie de dire ma joie d'être chrétien.

Auto-saoulé par mes paroles, je me tais.

Marc  réfléchit . Une  très longue demi-minute passe. J'ai envie d'interrompre ce silence, de faire du bruit avec ma bouche pour éloigner cette gêne qui me gagne. Marc me sauve : "Ecris et balance ta prose sur un blog."

Lors de nos séances de travail, j'avais régulièrement écrit des comptes rendus, des synthèses, des projets. Marc me disait souvent que j'écrivais comme je parlais : trop. Mais il insistait sur l'avantage de pouvoir arrêter sa lecture des documents que je lui faisais parvenir quand il le souhaitait.

"Ecris et balance ta prose sur un blog. Personne ne sera obligé de le lire ou d'aller au bout. On te zappera comme on voudra. Et si certains vont au bout, c'est leur choix."

Ecrire. C'est que ça demande un effort, ça ! Pas mon fort. Pour éloigner de moi cette coupette dont je ne veux pas j'objecte : "Si les gens réagissent mal à ce que j'écris ?"

- "Tu les emmerdes !"

-"Et si les gens ...."

- " M'emmerde pas et témoigne". Il se lève et me plante devant la table sérigraphiée Minute Maid.
 
Le lendemain Marc  aura l'élégance de ne pas me rappeler nos échanges et ne pas me charrier devant ses collaborateurs lorsque j'évoquerai à nouveau l'importance d'une écoute de qualité dans leur relation avec les équipiers de collecte.

Je connais suffisamment Marc pour traduire son "Tu les emmerdes" par " Mon Rémi, dans l'hypothèse très envisageable où quelques personnes te feront par de leur incompréhension, mécontentement...n'insiste pas,  n'argumente pas, prends congé d'eux poliment, respectueusement et laisse l'Esprit Saint prendre le relais. Ou comme le dit Pierre : «Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte. Mais que ce soit avec douceur et respect» 1 P 3, V15-16."  ...Rentré à Lyon,  je chercherai dans l'évangile l'endroit où le Christ propose à ses disciples d'aller annoncer la Bonne Nouvelle et d'emmerder les récalcitrants. Je trouverai la reformulation du "Tu les emmerdes" de Saint Marc des Bennes à Ordures Auvergnates en Marc 6 V 11 : "Et, s’il y a quelque part des gens qui ne vous reçoivent ni ne vous écoutent, retirez-vous de là, et secouez la poussière de vos pieds, afin que cela leur serve de témoignage."

Quelques semaines plus tard, j'envoie à Marc quelques pages. Il me les renvoie avec comme seul commentaire :" Vire les saloperies".

J'ai accepté et beaucoup supprimé, édulcoré.

Il y a quinze mois que j'écris un peu chaque jour. J'ai suivi la moitié du conseil de Marc. Aujourd'hui, j'entame la deuxième partie de son conseil. La plus difficile pour moi. La mise en ligne. Je le ferai peu à peu, feuille après feuille. Dans le désordre. Comme ça viendra.

Je ne sais pas si Marc est chrétien. Nous n'en avons jamais parlé. 

Surprenant !
 

Rémi, le 25 août 2013 

 

(1) : Initialement, le titre de ce blog est "M'emmerde pas et témoigne". Une citation fidèle aux mots employés par Marc. Deux lecteurs m'ont dit que le titre était trop racoleur et agressif sans connaître le contexte de cette phrase. C'est juste. Alors, j'ai modifié.

(2) : Le dizainier est un anneau constitué d'une croix et de 10 repères, que l'on fait glisser entre les doigts en récitant un Je vous salue, Marie pour chaque repère.