"M'ennuie pas et témoigne" (1)
Genèse du bazar.
Marc est un client.
Ils s'occupe d'organiser les prestations de collectes d'ordures d'une grande
métropole auvergnate. Nous nous sommes rencontrés en juin 2010 à l'occasion de
la mise en place d'une démarche visant à améliorer l'image des équipiers de
collectes auprès de la population. Equipier de collecte, c'est nouveau. Avant
c'était ripper. Encore avant éboueur. Parfois eboueux.
En 2012, je suis revenu passer une semaine dans son agence. Après
quelques jours d'accompagnement de son comité de direction , il me propose un
soir une visite rapide de la ville et une étude comparative des pubs. La
tournée des débits de boissons, en semaine, ce n'est pas mon truc. Ou plus.
J'ai aimé. J'aime moins. Et je m'en méfie. J'ai pour habitude de ne jamais
boire avec mes clients. Le dérapage verbal peut-être rapide et lourd de
conséquence. Dans mon métier -conseil en management-, la valeur de mes
propositions, de mes conseils est déterminé avant tout par le crédit que mes
interlocuteurs m'accordent. Sous l'effet
de l'alcool, mon crédit s'évapore à la vitesse de l'éther au soleil. Etant
travailleur indépendant, je ne peux me payer le luxe de perdre des clients à
cause d'un comportement jugé trop light.
Pour ne pas trop jouer mon côté pisse-froid, j'accepte la
proposition de Marc, bien décidé à ne pas boire alcoolisé. Mon excuse
"antibiotique" a déjà fait des merveilles. Elle en fera encore.
Marc boit peu habituellement. Sauf lorsqu'il se sent bien
m'avait-il un jour confidencé. Ce soir-là, il se sentait bien. J'ai bien aimé
qu'il n'insiste pas lorsque j'ai brandi mon excuse pipeau. En a-t-il eu
l'intuition. Le garçon est malin, donc c'est probable. Mais c'est aussi un
grand garçon de 44 ans. S'il veut picoler, il n'a pas besoin d'être accompagné.
Les "attends, c'est plus sympa de boire ensemble", ce n'est pas son
trip. Il n'a pas besoin d'un" cautionneur solidaire" pour lever le
coude. L'alcool, sa prudence et sa
conscience font bon ménage
II boit gaiement en me racontant sa vie. De tempérament
un peu speed, j'ai l'habitude de pas mal
tripoter. Ce soir là, après avoir déchiré des serviettes, mis en boules des
sous-culs en papier, fait mumuse avec une bougie jusqu'à la faire disparaître,
je me retrouve en manque d'une victime potentielle. Et pourtant j'ai un besoin
compulsif de tripoter. Habituellement, mon portable est mon doudou préféré. Je
l'ai oublié dans ma chambre d'hôtel. Je sens les clés au fond de ma poche.
Elles seront mon doudou tripotable vacataire pour la fin de la soirée que
j'espère proche. Pendant qu'il me livre son analyse quant au succès de son aîné
à l'école, je lance machinalement mes clés que je rattrape à chaque fois.
Encouragé par ma dextérité et par une belle hauteur sous plafond, mes lancés se
font de plus en plus ambitieux. Lors d'un énième lancé, la main de Marc est
plus rapide que la mienne. Le saligaud me prive de mon jeu. Malgré l'ambiance
sombre du lieu, dans son regard je devine un cocktail déception/agacement.
" Ca t'emmerde c' que j' te raconte ?". Il a vu juste. Ca m'emmerde. Mais
je suis encore plus emmerdé d'avoir été capté. Marc est un client mais pas
seulement. Pas un copain, pas un ami...Son regard et l'attention qu'il me porte
me font du bien et je crois que c'est réciproque. J'aime bien ce gars et je suis déçu de le
décevoir. Depuis 10 minutes, je faisais au mieux pour dissimuler mon ennui et
lui donner l'impression de m'intéresser. Je me forçais à le regarder en hochant
la tête en signe d'acquiescement, comme le chien sur la plage arrière de votre
voiture...ou celle de votre frère. Il poursuit : "Tu crois que j'le vois
pas ton basique d'écoute active de consultant ? L'écoute t'en parle mieux que
tu la pratiques".
Je suis vexé car il a raison. Depuis toujours, j'entends
l'incantation : "Ecoute". Parents, profs, collègues, amis,
famille..."Ecouuuuuuuuuute !"
Pas une consigne, un reproche.
Mon désir de progresser est devenu tellement
obsessionnel que chaque remarque
négative sur mon écoute me fait l'effet d'un verre d'eau glacé lancé dans mon
dos par surprise. Pour m'achever, il me rappelle mon heure passée dans
l'après-midi avec ses cadres et maîtrises à débiter mes poncifs sur le sujet.
Il paraphrase Coluche : "Le mec, il vient te parler de l'écoute et il n'a
pas un échantillon sur lui."
- Marc, rends- moi
mes clés, s'il te plaît.
Son bras se tend pour me les rendre. Avant que j'ai pu les
saisir, il se ravise et sa main s'éloigne de la mienne. Son regard s'arrête sur
l'anneau de mes clés. Un dizainier(2) et une médaille de Saint Benoît deviennent
l'objet de toute son attention. Terminé la bière et les exploits scolaires de Marc
Junior.
Intérieurement, j'anticipe les réactions possibles qu'il
peut avoir.
"T'es catho, c'est quoi c'te connerie ?". "C'est
qui le vioc sur la médaille et ça sert à quoi, la roue dentelée en fer ? A
décapsuler les binouzes ?"
J'appréhende. Il est plus de minuit, demain la journée
commence à 08h00, j'ai sommeil et besoin de dormir. Marc semble très en forme
et avoir le temps. Aucun désir ce soir de défendre ma foi, de parler de ma
relation au Christ. Pas envie de plaider en faveur de l'Eglise et du Pape.
Fatigué par avance d'échanger autour de questions qui ce soir m'ennuient
profondément et par lesquelles les non catholiques - et parfois les catholiques
eux-mêmes ont l'habitude d'entamer les échanges ...ou les hostilités : le
célibat des curés, la morale sexuelle de l'Eglise, l'inexemplarité du clergé,
la part de vérité du Da Vinci Code, la
crémation, la virginité de Marie, l'ouverture des protestants, la richesse du
Vatican, l'authenticité du Saint Suaire, l'inutilité de la confession, des
moines, du mariage à l'Eglise, des dogmes, les scandales pédophiles,
l'hypocrisie de la voisine qui va à la messe mais qui ne dit pas bonjour dans
l'ascenseur, le paradis, l'enfer, le purgatoire ....Et pourtant il aurait
raison, il faut parler de tout ça. Pas envie ce soir d'expliquer que les
chrétiens ne sont pas des saints, qu'ils ne valent pas moins ni plus que les
autres, mais que ce sont des pauvres
gars qui se savent paumés, agressés et agresseurs mais qui ont eu la chance que
l'Eglise leur parle du Christ et parfois même de le rencontrer. Et surtout aucune
envie que l'on bave sur le Christ et de devoir supporter ça paisiblement pour
ne pas prendre le risque d'effrayer ou de blesser la brebis perdue.
Contrairement à mes pensées paranoïaques, sa réaction est
juste encourageante. Il se contente d'un "T'es catho ?", accompagné
d'un silence et d'un sourire bienveillant.
Sa gentillesse fait mouche. Je parlerai jusqu'à 04h00 du
matin. Dans le pub. Dans sa voiture. Dans la salle du petit déjeuner de
l'hôtel, uniquement allumée par la veilleuse d'une multiprise. Point lumineux
orange dans l'obscurité qui me rappellera le rouge auprès du Tabernacle.
Je lui dit tout. La manière dont le Christ a bouleversé ma
vie avec douceur et patience. Mon envie d'évangéliser et mon incapacité à le
faire. Ma trouille de devenir charismatique et d'aller chanter des Alléluia
dans les couloirs du métro. Mon amitié pour la vie monastique et les
cisterciens de Cîteaux. La souffrance de ma séparation avec Laurence suite à
notre mariage que nous avons laissé partir en vrille. Ma confirmation à 40 ans.
Mon inquiétude que mes enfants ne rencontrent pas le Christ ou s'en éloignent.
Les rencontres au hasard de mes journées qui m'évangélisent . La présence discrète
et efficace de l'Esprit Saint. Mes rapports compliqués avec les chrétiens ...Et
surtout mon envie de dire ma joie d'être chrétien.
Auto-saoulé par mes paroles, je me tais.
Marc réfléchit .
Une très longue demi-minute passe. J'ai
envie d'interrompre ce silence, de faire du bruit avec ma bouche pour éloigner
cette gêne qui me gagne. Marc me sauve : "Ecris et balance ta prose sur un
blog."
Lors de nos séances de travail, j'avais régulièrement écrit
des comptes rendus, des synthèses, des projets. Marc me disait souvent que
j'écrivais comme je parlais : trop. Mais il insistait sur l'avantage de pouvoir
arrêter sa lecture des documents que je lui faisais parvenir quand il le
souhaitait.
"Ecris et balance ta prose sur un blog. Personne ne
sera obligé de le lire ou d'aller au bout. On te zappera comme on voudra. Et si
certains vont au bout, c'est leur choix."
Ecrire. C'est que ça demande un effort, ça ! Pas mon fort.
Pour éloigner de moi cette coupette dont je ne veux pas j'objecte : "Si
les gens réagissent mal à ce que j'écris ?"
- "Tu les emmerdes !"
-"Et si les gens ...."
- " M'emmerde pas et témoigne". Il se lève et me
plante devant la table sérigraphiée Minute Maid.
Je connais
suffisamment Marc pour traduire son "Tu les emmerdes" par " Mon
Rémi, dans l'hypothèse très envisageable où quelques personnes te feront par de
leur incompréhension, mécontentement...n'insiste pas, n'argumente pas, prends congé d'eux poliment,
respectueusement et laisse l'Esprit Saint prendre le relais. Ou comme le dit
Pierre : «Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous
en demandent compte. Mais que ce soit avec douceur et respect» 1 P 3, V15-16."
...Rentré à Lyon, je chercherai dans l'évangile l'endroit où le
Christ propose à ses disciples d'aller annoncer la Bonne Nouvelle et d'emmerder
les récalcitrants. Je trouverai la reformulation du "Tu les emmerdes"
de Saint Marc des Bennes à Ordures Auvergnates en Marc 6 V 11 : "Et, s’il y a quelque part des gens qui
ne vous reçoivent ni ne vous écoutent, retirez-vous de là, et secouez la
poussière de vos pieds, afin que cela leur serve de témoignage."
Quelques semaines plus tard, j'envoie à Marc quelques pages.
Il me les renvoie avec comme seul commentaire :" Vire les saloperies".
J'ai accepté et beaucoup supprimé, édulcoré.
Il y a quinze mois que j'écris un peu chaque jour. J'ai
suivi la moitié du conseil de Marc. Aujourd'hui, j'entame la deuxième partie de
son conseil. La plus difficile pour moi. La mise en ligne. Je le ferai peu à
peu, feuille après feuille. Dans le désordre. Comme ça viendra.
Je ne sais pas si Marc est chrétien. Nous n'en avons jamais
parlé.
Surprenant !
Rémi, le 25 août 2013
(1) : Initialement, le titre de ce blog est "M'emmerde
pas et témoigne". Une citation fidèle aux mots employés par Marc. Deux
lecteurs m'ont dit que le titre était trop racoleur et agressif sans connaître
le contexte de cette phrase. C'est juste. Alors, j'ai modifié.
(2) : Le dizainier est un anneau constitué d'une croix et de
10 repères, que l'on fait glisser entre les doigts en récitant un Je vous
salue, Marie pour chaque repère.

