21 août 2013
J'ai rencontré François cet été, lors
d'une retraite en clôture avec la communauté cistercienne de Cîteaux. Durant
les offices(1) et dans les espaces réservés aux moines, nous étions les seuls
en habits civils. Les moines quant à eux étaient vêtus de leur habit
réglementaire : une tunique blanche, un scapulaire noir, une large et longue
ceinture en cuir et des sandales de compétition. Nous étions donc facilement
repérables et souvent repérés en train de chahuter les consignes données.
Consignes que nous nous étions engagés à respecter. C'est celle du silence que
nous malmènerons le plus.
En voyant François la première fois,
j'avais imaginé sa vie calme de bon petit catho. Il porte une belle croix
pectorale qui lui donne un air de Père Abbé(2) en civil. Dans un monastère seul
le Père Abbé- le responsable devant Dieu de la communauté- porte la croix
pectorale. Lors des temps de prières silencieuses, François me donne le
sentiment de prier comme le fayot qui veut plaire davantage à la maman qui "fait
le cathé" qu'au Petit Jésus. Ce que j'apprendrai plus tard de lui me
renverra à la prudence que je devrais avoir envers mes suppositions et
projections.
François n'est pas là pour faire de la
figuration. Il a décidé de rentrer définitivement au monastère. Deux fois par
jour, lors du travail que nous confiera le Maître des novices(3) à qui nous
sommes confiés, nous échangerons malgré l'interdiction qui nous est faîte de
parler. L'un et l'autre, nous nous savons observés. Plus que la crainte du
flagrant délit de bavardage - la bave de la Parole-, c'est la crainte de
décevoir les moines qui nous pousse à parler rapidement, presque par saccades.
Nous allons à l'essentiel de nos vies. En principe, notre motivation est
d'aller à la rencontre de l'Essentiel. C'est ce que nous avons déclaré pour
être admis à séjourner en communauté. Croix de bois, croix de fer ....Notre
hommerie nous colle à la peau. Peut-être même notre femmerie.
Alors nous parlons.
François a 47 ans. Il a été marié deux
fois et est Papa de quatre enfants de 19 ans à 4 ans. Deux à chaque mariage. Il
était jusqu'à quelques semaines propriétaire d'un maison d'édition. Il est
passionné par l'histoire et l'écriture, avec un "e" minuscule. Il
m'avoue qu'il y a encore deux ans, il considérait les moines en particulier et
les croyants de manière général comme de grands malades bien souvent
irrécupérables.
Il y a un an, un vendredi soir, il
recherche dans sa longue liste de contacts téléphoniques, laquelle de ses
anciennes conquêtes sera sa maîtresse de la nuit. Aucune envie de rentrer chez
lui seul et de devoir allumer la lumière mais très envie d'aller vider sa
solitude dans une femme généreuse. Il a soif d'être aimé. A défaut de trouver
celle qui pourrait l'aimer, il se contenterait de celle qui pourrait anesthésier
le temps d'une heure ou d'une nuit, sa conscience qui lui souffle qu'il n'est qu'un
pauvre gars. Un pauvre gars seul, c'est insupportable. Un pauvre gars, aimé de
Dieu c'est mieux. Mais ça, François ne le sait pas encore. Alors sa psyché le
protège à grands renforts de divertissements pascaliens pour l'éloigner d'un
constat qu'il ne pourrait pas supporter. Ce vendredi soir, ses maîtresses sont
injoignables, indisponibles ou pire, indifférentes à son l'offre. Il quitte le
bureau énervé. Très énervé. François n'aime pas que les femmes, leurs agendas,
leurs maris ou leurs menstruations lui
résistent. Il est 19H00 et il va devoir affronter sa hantise de rentrer seul . L'appartement
est grand mais vide. Beau et triste comme un théâtre déserté. Il sort de son
bureau paniqué par sa solitude. Son cerveau est déconnecté et le pilotage
automatique a pris le relais. Après deux heures de marche malgré lui et sans
aucun souvenir de son trajet, il arrive devant l'église Saint Gervais, dont
l'animation paroissiale est confiée à la Communauté monastique de Jérusalem. Des
hommes et femmes montent les marches. Des vieux, des plutôt pas trop vieux et
quelques jeunes de moins de cinquante ans. François se marre devant ce défilé
pour lui tellement facilement caricaturable. Il est tellement soulagé de ne pas
faire partie de ces marionnettes. Mais François a froid et s'ennuie. Sa
curiosité entretenue par ses recherches historiques lui soufflent d'aller voir
en haut des marches si Quelqu'un l'attend.
François sera scotché par la beauté de
l'office. Il a perçu qu'il n'était pas au spectacle mais qu'il assistait à un
moment d'amitié entre un peuple et Quelqu'un. Il est touché et séduit. Mais
aussi et surtout effrayé. Il quittera l'église à peine le Amen de conclusion
chanté.
Sa nuit sera difficile. Il a presque
honte de sa sensiblerie et envisage un secours psychologique d'urgence dès le
lundi matin. Des pétages de plombs, ces dernières années il en a été souvent le
témoin . Associés, clients, proches ...Burn out, tentative de suicide, folie.
Personne dans son entourage a choisi la fuite du monde dans le délire mystique.
Et il entend bien décliner l'invitation. Le lendemain il ne résistera pas à la douce
tentation, à la timide invitation. Il sait qu'il pourrait résister . Il
pourrait mais il ne résiste pas. Il retournera à l'office du matin. Puis du
soir. Un peu honteux comme lorsque 35 ans plus tôt, il allait acheter Lui en
bafouillant au buraliste blasé que le magazine terminerait dans les mains de
son père.
Au fil des rencontres, du silence, du
travail, des lectures et des mois..peu à peu le Christ sortira de sa cachette
doucement. Pour ne pas effrayer l'enfant François. Tranquillement, à la vitesse
à laquelle les arbres poussent, l'Un et l'Autre s'apprivoiseront. François
était déjà aimé infiniment du Christ mais il ne le savait pas.
Un week-end glacial de février, il
accompagne une paroissienne à l'abbaye de Cîteaux. Il aimera et reviendra
souvent.
Le Père Abbé lui consacrera du temps
et François décidera de vivre à l'Abbaye comme oblats réguliers (4). N'ayant la
garde de ses enfants, "qu'un week-end sur deux et la moitié ......" ce statut d'oblat lui permet de vivre la vie
des moines de manière plus souple. Tous les 15 jours, il est autorisé à sortir
de la clôture pour passer du temps avec sa descendance logée à l'hôtellerie. François
n'est pas un tiède. Il a vendu sa maison
d'édition, son appartement, ses voitures. Les costards sont donnés à un centre
d'hébergement d'urgence. Le bénévole du Secours Catholique qui, en ouvrant le
carton déposé par François un soir, a découvert ses Hugo Boss de l'année a dû
être surpris. Celui qui les a récupérés encore plus...A moins que ce soit le
même.
François n'est plus tout à fait un
jeune homme mais il a pris au pied de la lettre la parole du Christ : "Jésus
dit au jeune homme:
Si tu veux être parfait,
va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres,
tu auras alors un trésor dans le ciel.
Puis viens, et suis-moi." (Matthieu 19:21)
Si tu veux être parfait,
va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres,
tu auras alors un trésor dans le ciel.
Puis viens, et suis-moi." (Matthieu 19:21)
En août 2013, lors de mon arrivée à
Cîteaux pour ma retraite "en communauté", François a déjà fait son
entrée depuis quelques jours. A mes yeux
c'est un ancien. La Règle de Saint Benoit(5) prévoit qu'à l'issu de l'office de
Complies(6) -le dernier de la journée à 20h30-, les moines et résidents du
monastère se tairont jusqu'au lendemain après le chapitre(7) qui a lieu vers
8h00. C'est le temps du Grand Silence. Un soir après Complies, nous nous
croisons dans le jardin , l'un et l'autre marchant un peu avant d'aller regagner nos cellules sans
tarder. Les cloches du monastère sont impitoyables et nous réveillerons à 3H40.
Les heures de sommeil sont comptées donc précieuses . Pour autant, nous ne
terminerons pas notre promenade du soir seuls mais ensemble. Un peu éloignés dans le jardin du monastère,
allongés dans un champ nous échangerons nos impressions sur les moines, leurs
vies, nos vies, nos cassures, notre espoir de vivre en hommes debout . Après un
quart d'heure à se moquer de ce que nous considérons comme les travers de nos
frères moines et un autre à chouiner nos états d'âmes , nous rejoindrons nos
cellules dans un silence absolu. Pas très fiers de nous....pas hyper coupables
non plus.
Les dix minutes de marche silencieuse
nous rapprocherons plus que les trente à
bavardasser affalés.
Dans les jours qui suivront nous
laisserons un peu plus de place au silence.
François sait regarder. Son regard
sélectionne le beau. Il est admiratif devant la couleur du ciel, les rides de
Frère Adrien -91 ans-, la hauteur des arbres, le potager de Frère Michel.
L'admiration qu'il a devant la Création lui permet de vivre les matins de Noel
chaque jour et à chaque heure. Il reçoit chaque belle image comme un cadeau
qu'il partage. J'apprécie car François ne joue pas. Il aime vraiment ce qu'il
voit. Il partage simplement, sans attendre de compliment sur son acuité. Il est
cool et ne s'étonne pas de mon aveuglement.
Le jour de mon départ, nous évoquerons
la Lectio Divina(8) que nous pratiquons chaque matin après l'office de Vigile(9)
durant 45 minutes. François m'expliquera qu'il double la dose.... Dieu se
révèle à travers sa Parole....C'est la Lectio Divina du scriptorium(10). Mais
aussi à travers sa Création. La contemplation de la Création est la deuxième
Lectio Divina de François.
En reprenant le volant de ma Sandero
GPL 4 chevaux 2010, je prends la décision de doubler la posologie de Lectio Divina .
Depuis, chaque matin, je me fais la
promesse de commencer demain.
(1) Office Divin : ensemble des sept
prières communautaires qui sanctifient les heures de la journée. Il est composé
d'hymnes, des psaumes, de lecture de la Bible et des Pères de l'Eglise et
d'oraisons.
(2) Père Abbé : Moine élu par
les moines profès solennels réunis en chapitre pour diriger une abbaye
(3) Maître des novices : Le maître des
novices a la charge d'assurer la relève de la communauté. Les novices sont les
futurs moines qui sont en apprentissage à l'abbaye. Le maître des novices vit
avec eux dans le noviciat. Il leur enseigne la Règle
de saint Benoît et les coutumes de l'abbaye.
(4) Oblats réguliers : C’est un baptisé désireux de faire don de lui-même à Dieu et voulant vivre une vie communautaire sans pouvoir assumer toutes les obligations religieuses liées à des vœux (pour raisons de santé, familiales …). Dans le monastère, sa vie est celle des moines.
(5) Règle de Saint Benoît : La règle
que suivent les trappistes, comme aussi les bénédictins. Elle fut écrite au VI
ème siècle et comprend 73 chapitre qui définissent les structures de la
communauté, les principales observances et la spiritualité qui sous-tend la vie
monastique.
(6) Complies : du mot latin : achèvement.
C'est la dernière heure
de l'office divin, destinée à précéder immédiatement le repos de la nuit.
(7) Chapitre : Salle où se réunit la
communauté pour entendre les instructions du Père Abbé. La réunion commence
souvent par la lecture d'un chapitre de la règle de Saint Benoît, d'où le nom
donné à la salle.
(8) Lectio Divina : Lecture méditée et
approfondie de l'Ecriture Sainte.
(9) Vigile : Premier office de la
journée monastique. Il se déroule la nuit et se compose de la psalmodie et de
longues lectures de la Bible et des auteurs spirituels. C'est aussi le plus long
des sept offices -entre 55 minutes et 1H15-.
(10) Scriptorium : Salle où les moines
font la Lectio Divina

