dimanche 8 septembre 2013

François


 

21 août 2013

 

J'ai rencontré François cet été, lors d'une retraite en clôture avec la communauté cistercienne de Cîteaux. Durant les offices(1) et dans les espaces réservés aux moines, nous étions les seuls en habits civils. Les moines quant à eux étaient vêtus de leur habit réglementaire : une tunique blanche, un scapulaire noir, une large et longue ceinture en cuir et des sandales de compétition. Nous étions donc facilement repérables et souvent repérés en train de chahuter les consignes données. Consignes que nous nous étions engagés à respecter. C'est celle du silence que nous malmènerons le plus.

En voyant François la première fois, j'avais imaginé sa vie calme de bon petit catho. Il porte une belle croix pectorale qui lui donne un air de Père Abbé(2) en civil. Dans un monastère seul le Père Abbé- le responsable devant Dieu de la communauté- porte la croix pectorale. Lors des temps de prières silencieuses, François me donne le sentiment de prier comme le fayot qui veut plaire davantage à la maman qui "fait le cathé" qu'au Petit Jésus. Ce que j'apprendrai plus tard de lui me renverra à la prudence que je devrais avoir envers mes suppositions et projections.

François n'est pas là pour faire de la figuration. Il a décidé de rentrer définitivement au monastère. Deux fois par jour, lors du travail que nous confiera le Maître des novices(3) à qui nous sommes confiés, nous échangerons malgré l'interdiction qui nous est faîte de parler. L'un et l'autre, nous nous savons observés. Plus que la crainte du flagrant délit de bavardage - la bave de la Parole-, c'est la crainte de décevoir les moines qui nous pousse à parler rapidement, presque par saccades. Nous allons à l'essentiel de nos vies. En principe, notre motivation est d'aller à la rencontre de l'Essentiel. C'est ce que nous avons déclaré pour être admis à séjourner en communauté. Croix de bois, croix de fer ....Notre hommerie nous colle à la peau. Peut-être même notre femmerie.

Alors nous parlons.

François a 47 ans. Il a été marié deux fois et est Papa de quatre enfants de 19 ans à 4 ans. Deux à chaque mariage. Il était jusqu'à quelques semaines propriétaire d'un maison d'édition. Il est passionné par l'histoire et l'écriture, avec un "e" minuscule. Il m'avoue qu'il y a encore deux ans, il considérait les moines en particulier et les croyants de manière général comme de grands malades bien souvent irrécupérables.

Il y a un an, un vendredi soir, il recherche dans sa longue liste de contacts téléphoniques, laquelle de ses anciennes conquêtes sera sa maîtresse de la nuit. Aucune envie de rentrer chez lui seul et de devoir allumer la lumière mais très envie d'aller vider sa solitude dans une femme généreuse. Il a soif d'être aimé. A défaut de trouver celle qui pourrait l'aimer, il se contenterait de celle qui pourrait anesthésier le temps d'une heure ou d'une nuit, sa conscience qui lui souffle qu'il n'est qu'un pauvre gars. Un pauvre gars seul, c'est insupportable. Un pauvre gars, aimé de Dieu c'est mieux. Mais ça, François ne le sait pas encore. Alors sa psyché le protège à grands renforts de divertissements pascaliens pour l'éloigner d'un constat qu'il ne pourrait pas supporter. Ce vendredi soir, ses maîtresses sont injoignables, indisponibles ou pire, indifférentes à son l'offre. Il quitte le bureau énervé. Très énervé. François n'aime pas que les femmes, leurs agendas, leurs maris ou leurs menstruations  lui résistent. Il est 19H00 et il va devoir affronter sa hantise de rentrer seul . L'appartement est grand mais vide. Beau et triste comme un théâtre déserté. Il sort de son bureau paniqué par sa solitude. Son cerveau est déconnecté et le pilotage automatique a pris le relais. Après deux heures de marche malgré lui et sans aucun souvenir de son trajet, il arrive devant l'église Saint Gervais, dont l'animation paroissiale est confiée à la Communauté monastique de Jérusalem. Des hommes et femmes montent les marches. Des vieux, des plutôt pas trop vieux et quelques jeunes de moins de cinquante ans. François se marre devant ce défilé pour lui tellement facilement caricaturable. Il est tellement soulagé de ne pas faire partie de ces marionnettes. Mais François a froid et s'ennuie. Sa curiosité entretenue par ses recherches historiques lui soufflent d'aller voir en haut des marches si Quelqu'un l'attend.

François sera scotché par la beauté de l'office. Il a perçu qu'il n'était pas au spectacle mais qu'il assistait à un moment d'amitié entre un peuple et Quelqu'un. Il est touché et séduit. Mais aussi et surtout effrayé. Il quittera l'église à peine le Amen de conclusion chanté.

Sa nuit sera difficile. Il a presque honte de sa sensiblerie et envisage un secours psychologique d'urgence dès le lundi matin. Des pétages de plombs, ces dernières années il en a été souvent le témoin . Associés, clients, proches ...Burn out, tentative de suicide, folie. Personne dans son entourage a choisi la fuite du monde dans le délire mystique. Et il entend bien décliner l'invitation. Le lendemain il ne résistera pas à la douce tentation, à la timide invitation. Il sait qu'il pourrait résister . Il pourrait mais il ne résiste pas. Il retournera à l'office du matin. Puis du soir. Un peu honteux comme lorsque 35 ans plus tôt, il allait acheter Lui en bafouillant au buraliste blasé que le magazine terminerait dans les mains de son père.

Au fil des rencontres, du silence, du travail, des lectures et des mois..peu à peu le Christ sortira de sa cachette doucement. Pour ne pas effrayer l'enfant François. Tranquillement, à la vitesse à laquelle les arbres poussent, l'Un et l'Autre s'apprivoiseront. François était déjà aimé infiniment du Christ mais il ne le savait pas.

Un week-end glacial de février, il accompagne une paroissienne à l'abbaye de Cîteaux. Il aimera et reviendra souvent.

Le Père Abbé lui consacrera du temps et François décidera de vivre à l'Abbaye comme oblats réguliers (4). N'ayant la garde de ses enfants, "qu'un week-end sur deux et la moitié ......"  ce statut d'oblat lui permet de vivre la vie des moines de manière plus souple. Tous les 15 jours, il est autorisé à sortir de la clôture pour passer du temps avec sa descendance logée à l'hôtellerie. François n'est pas un tiède. Il a vendu sa  maison d'édition, son appartement, ses voitures. Les costards sont donnés à un centre d'hébergement d'urgence. Le bénévole du Secours Catholique qui, en ouvrant le carton déposé par François un soir, a découvert ses Hugo Boss de l'année a dû être surpris. Celui qui les a récupérés encore plus...A moins que ce soit le même.

François n'est plus tout à fait un jeune homme mais il a pris au pied de la lettre la parole du Christ : "Jésus dit au jeune homme:
Si tu veux être parfait,
va, vends ce que tu as, donne-le aux pauvres,
tu auras alors un trésor dans le ciel.
Puis viens, et suis-moi." (Matthieu 19:21)

En août 2013, lors de mon arrivée à Cîteaux pour ma retraite "en communauté", François a déjà fait son entrée depuis quelques  jours. A mes yeux c'est un ancien. La Règle de Saint Benoit(5) prévoit qu'à l'issu de l'office de Complies(6) -le dernier de la journée à 20h30-, les moines et résidents du monastère se tairont jusqu'au lendemain après le chapitre(7) qui a lieu vers 8h00. C'est le temps du Grand Silence. Un soir après Complies, nous nous croisons dans le jardin , l'un et l'autre marchant un  peu avant d'aller regagner nos cellules sans tarder. Les cloches du monastère sont impitoyables et nous réveillerons à 3H40. Les heures de sommeil sont comptées donc précieuses . Pour autant, nous ne terminerons pas notre promenade du soir seuls mais ensemble. Un  peu éloignés dans le jardin du monastère, allongés dans un champ nous échangerons nos impressions sur les moines, leurs vies, nos vies, nos cassures, notre espoir de vivre en hommes debout . Après un quart d'heure à se moquer de ce que nous considérons comme les travers de nos frères moines et un autre à chouiner nos états d'âmes , nous rejoindrons nos cellules dans un silence absolu. Pas très fiers de nous....pas hyper coupables non plus.

Les dix minutes de marche silencieuse nous rapprocherons plus que les trente à bavardasser affalés.

Dans les jours qui suivront nous laisserons un peu plus de place au silence.

François sait regarder. Son regard sélectionne le beau. Il est admiratif devant la couleur du ciel, les rides de Frère Adrien -91 ans-, la hauteur des arbres, le potager de Frère Michel. L'admiration qu'il a devant la Création lui permet de vivre les matins de Noel chaque jour et à chaque heure. Il reçoit chaque belle image comme un cadeau qu'il partage. J'apprécie car François ne joue pas. Il aime vraiment ce qu'il voit. Il partage simplement, sans attendre de compliment sur son acuité. Il est cool et ne s'étonne pas de mon aveuglement.

 
Le jour de mon départ, nous évoquerons la Lectio Divina(8) que nous pratiquons chaque matin après l'office de Vigile(9) durant 45 minutes. François m'expliquera qu'il double la dose.... Dieu se révèle à travers sa Parole....C'est la Lectio Divina du scriptorium(10). Mais aussi à travers sa Création. La contemplation de la Création est la deuxième Lectio Divina de François.

En reprenant le volant de ma Sandero GPL 4 chevaux 2010, je prends la décision de doubler la  posologie de Lectio Divina .

Depuis, chaque matin, je me fais la promesse de commencer demain.

 

 

(1) Office Divin : ensemble des sept prières communautaires qui sanctifient les heures de la journée. Il est composé d'hymnes, des psaumes, de lecture de la Bible et des Pères de l'Eglise et d'oraisons.

(2) Père Abbé : Moine élu par les moines profès solennels réunis en chapitre pour diriger une abbaye

(3) Maître des novices : Le maître des novices a la charge d'assurer la relève de la communauté. Les novices sont les futurs moines qui sont en apprentissage à l'abbaye. Le maître des novices vit avec eux dans le noviciat. Il leur enseigne la Règle de saint Benoît et les coutumes de l'abbaye.

(4) Oblats réguliers : C’est un baptisé désireux de faire don de lui-même à Dieu et voulant vivre une vie communautaire sans pouvoir assumer toutes les obligations religieuses liées à des vœux (pour raisons de santé, familiales …). Dans le monastère, sa vie est celle des moines.

(5) Règle de Saint Benoît : La règle que suivent les trappistes, comme aussi les bénédictins. Elle fut écrite au VI ème siècle et comprend 73 chapitre qui définissent les structures de la communauté, les principales observances et la spiritualité qui sous-tend la vie monastique.

(6) Complies : du mot latin : achèvement. C'est la dernière heure de l'office divin, destinée à précéder immédiatement le repos de la nuit.

(7) Chapitre : Salle où se réunit la communauté pour entendre les instructions du Père Abbé. La réunion commence souvent par la lecture d'un chapitre de la règle de Saint Benoît, d'où le nom donné à la salle.

(8) Lectio Divina : Lecture méditée et approfondie de l'Ecriture Sainte.

(9) Vigile : Premier office de la journée monastique. Il se déroule la nuit et se compose de la psalmodie et de longues lectures de la Bible et des auteurs spirituels. C'est aussi le plus long des sept offices -entre 55 minutes et 1H15-.

(10) Scriptorium : Salle où les moines font la Lectio Divina