vendredi 25 octobre 2013

Confirmation tardive (partie 1)


En 1996, mon neveu a été baptisé au Saint Nom de Jésus par le Père Xavier, un dominicain intellectuel et érudit. Bref...l'ADN des dominicains. Moins dominicain,  il a à cœur de se faire comprendre par les assemblées devant lesquelles il prêche. Les concepts mystico-gelatino-mouflou, les mots de quatre syllabes et plus, les expressions grecques, latines ou javanaises, ça fait bien longtemps qu'il n'en a plus besoin pour annoncer la Bonne Nouvelle à ses ouailles zappeuses. Sa simplicité de langage le rend accessible. C'est pour cette raison qu'à l'issue de la célébration, après la signature des registres, aussi long que celle d'un compromis chez un notaire, j'irai le rencontrer.

Retour quelques minutes et décennies avant.

Durant la célébration, je me remémore ma première communion 20 ans plus tôt.

Deux souvenirs  revivent dans ma mémoire.
D'abord, une remontrance. Les premiers communiants que nous étions, devaient  attendre que nous soyons tous servis avant de porter l'hostie consacrée à la bouche. Par notre attitude, nous devions témoigner d'un repas communautaire . Positionnés en arc de cercle, j'étais situé à une extrémité de celui-ci car les mamanscathé avaient eu le bon goût de nous classer par ordre alphabétique. J'étais le premier à recevoir l'hostie consacré. Les consignes d'attente, redites quelques minutes avant le début de la célébration,  sommeillaient profondément dans un recoin inaccessible de ma mémoire. Dès l'hostie déposée par le prêtre au creux de ma main, je m'étais empressé de La porter à ma bouche. Aucun signe d'un appétit mystique à la manière de la Grande Sainte Thérèse de Lisieux, juste de l'empressement... Quelques jours avant, un rendez-vous chez l'orthophoniste pour apprendre à discerner les B et les D, la droite et la gauche, dessus et dessous, devant et derrière,  m'avait privé de la répétition de la célébration. Chaque futur communiant avait eu le privilège de manger une hostie non consacré afin d'éloigner toute curiosité le grand jour quant à son goût et sa texture. Cette curiosité, je n'avais pas pu la satisfaire. Au contraire, elle avait été exacerbée par les témoignages contradictoires de mes copains de huit ans : "Ca colle au palais", "Ca le goût de",  "Ca n'a pas de goût" "Tu verras ça ressemble à du chewing-gum" "Pfff..Même pas possible de faire des bulles.". Aussi, le jour de ma première communion, j'avais battu un record de vitesse, malheureusement non homologué. Départ du chrono : Hostie au creux de ma main. Fin du chrono : Hostie dans ma bouche. Ma performance religio-sportive n'avait pas attiré l'admiration de Sœur Blandine, notre institutrice de soixante dix ans. Ou trente ? Les records ce n'étaient pas son truc et mon exploit avait été célébré par une remontrance soufflée à mon oreille : "Rémi !". Curieux comme un prénom ne sert pas seulement à interpeller mais aussi à admirer, questionner, quémander, supplier ...sermonner.   

Deuxième souvenir. Le sentiment d'avoir grandi. Pas spirituellement mais sur le regard porté sur mon nombril. Mon parrain m'avait offert une montre. Une d'homme. Aiguilles fluorescentes, mais pas de numéro. J'étais incapable de lire l'heure et ça n'avait aucune importance. En revanche, j'étais très investi pour trouver le meilleur moyen pour créer un peu d'obscurité en pleine journée pour faire admirer les aiguilles "qui s'éclairent, t'as vu ?" à mes copains que j'aime imaginer aujourd'hui encore  avoir été admiratifs et jaloux. La technique du bras orné de la montre glissée sous le bas du pull et le col étiré par la main libre pour que mes camarades puissent rentrer leur tête et s'extasier devant la luminosité magique était une bonne solution.


Ma marraine, hyper moins rock'n'roll , avait eu le mauvais goût de m'offrir un livre racontant des passages de l'Evangile. Entre une montre qui me propulsait à l'égal de l'homme qui valait trois milliards -Steve Austin ..tchutcutchutchutchu (1) ....- et l'Evangile qui ne me disait rien, il n'y avait pas photo. Steve Austin contre le Christ ? Vainqueur sans combat : Colonel Steve Austin, astronaute. Pas de doute, en 1977, celui qui côtoie les cieux est américain. Contre toute attente, la montre a très vite disparu, mon livre d'Or des plus belles pages d'Evangile trône aujourd'hui dans la bibliothèque de ma descendance. En 1977, le Bon Coin n'existait pas, on gardait tous les cadeaux...même les plus inutiles .En 1997, quelques semaines avant notre mariage, Laurence me rejoindra Avenue Leclerc avec quelques affaires dont le même Evangile d'Or. On part de chez ses parents avec l'essentiel... Son livre est impeccable. A l'exception de son prénom et de son nom qui orne la première page - à 7/8 ans on a besoin de marquer son territoire ...et à 44 ans encore plus -, il paraît tout juste sorti de la librairie Saint Paul. Le mien est disloqué, griffonné, déchiré. Lorsque nous en avions fait le constat, j'avais doctement expliqué que j'étais un petit garçon pieux et que l'état de mon livre reflétait mes heures de lecture recueillie. Et l'inverse pour Laurence. La réalité est certainement différente. Laurence n'a rien lu, c'est très probable. Je n'ai rien lu, c'est certain. Laurence devait être assez soigneuse.
Le livre couché dans sa bibliothèque  le soir de sa première communion a terminé sa longue nuit en 1997. Le mien a été utilisé comme pont pour des constructions de" playmo", comme raquette de ping pong et pour d'autres projets d'envergure .



Le temps d'un chant repris mollement par l'assemblée familiale qui entoure le nouvel Enfant de Dieu, mes réminiscences me transportent ensuite en  juin 1980. Profession de Foi à la Rédemption. Je me souviens de mon soulagement d'avoir échappé au port de l'aube. Depuis quelques mois, j'étais assez amouraché d'une fille d'une autre sixième dont la conscience et les yeux n'ont jamais perçu ma présence. Malgré tout, j'imaginais un jour la séduire. Habillé normalement, je préservais mes chances. En aube, le ridicule les annihilait toutes. Mes chances de ...de quoi ? Mais peu importe, un début de modernité frappait à la porte des célébrations de profession de Foi : le port de l'aube était optionnel. Pour ma profession de foi, aucun souvenir de cadeaux. Ca n'avait pas du être terrible. Un deuxième, un troisième, un quatrième évangile ?

Du bruit, un peu d'agitation. Mon esprit redevient présent pour le moment à ne pas manquer.

Arthur est aspergé. C'est toujours un moment intéressant. Pleurera, ne pleurera pas. Et la Maman, va-t-elle laisser son petit gars mouillé ou va-t-elle s'empresser de l'essuyer comme si sa vie -la sienne- en dépendait. Les plus alertes pour critiquer l'Eglise, le clergé, les sacrements, le peuple de Dieu sont souvent les plus déterminés pour photographier ce moment humide. Probablement, perçoivent-ils à ce moment là, qu'un miracle se produit. Pas de bol, il ne se laisse pas photographier. L'eau, le Saint Chrême, le Baptême ...des signes visibles d'une grâce invisible. L'Esprit Saint n'aime pas les flashs.

La célébration est terminée. Sont de corvées de signature du registre les parents, parrain et marraine. Je reste assis en pensant à la blague d'un prêtre qui disait avoir trouvé une solution écologique pour se débarrasser des pigeons qui avait squatté le clocher de l'église. "Il n'y a qu'à les baptiser, leur faire faire leur communion, les confirmer et après on ne les reverra plus". La confirmation ! Ma confirmation !? Aucun souvenir. Cherche Rémi, cherche ! Rien. Je suis issu d'une famille catholique,  mes samedis sont consacrés au scoutisme, l'enseignement catholique a eu la mission de m'instruire.....Impossible d'avoir échappé au dernier sacrement de l'initiation. Papa et Maman pourraient me renseigner. Papa, je renonce. Je sais que ça réponse sera ironique " Bien sûr que tu n'as pas été confirmé. Ils ne voulaient pas de toi." J'opte pour Maman. Maman est la mémoire familiale. Dates, arbre généalogique, petites histoires, anecdotes .La vérité des événements se mélange parfois avec une réécriture personnelle. Mais lorsque Maman dit se souvenir, c'est souvent vrai et juste. Pas toujours mais souvent. Quand elle doute d'un souvenir, c'est certain que l'événement n'a pas eu lieu.
-Maman, j'ai fait ma confirmation ?
- Heu...Oui, je crois.
Maman croit, moi j'ai compris. Mais je veux en avoir le cœur net. Il y a de l'agitation autour de l'autel. Ca signe, ça rigole, ça photographie, ça bavarde.
- Mon Père, avec nous sur la photo !
Le père Xavier se prête de bonne grâce à la séance. Peut-être a-t-il rêvé un jour d'être vedette ?
Clic clac, merci Kodak, l'otage est libéré. Momentanément.
- Mon Père, je ne sais pas si j'ai été confirmé. Mes parents  ne s'en souviennent pas. Moi non plus.
Il sourit. "Vous avez été baptisé où ?"
-Ici mon Père.
- C'est peut-être marqué dans les registres. Ou alors à l'évêché. Tout est archivé là-bas. Si rien n'a été perdu. Ecrivez-leur, ils vous répondront sûrement. Bon dimanche.
-Merci mon Père. J'écrirai. Bon dimanche. Sous vous applaudissements , rajoutai-je in petto.

J'ai écrit. Quinze ans plus tard. En février 2009.
La réponse est arrivée par courrier. Je n'ai pas été confirmé. Le dimanche après la messe, j'en parle au prêtre de ma paroisse. Je l'aime beaucoup et je lui fais confiance. "Rémi, si tu le veux, fais-le".
Un nouveau groupe "confirmation adulte " débute en septembre. Huit mois à attendre avant de commencer la préparation. Seize mois avant d'être confirmé. Huit réunions. Une retraite. La préparation est sérieuse et ça me plaît.
La première réunion a lieu au début de l'année scolaire. Ce soir là, mes trois enfants dorment à la maison. Une baby sit vient les garder. J'ai expliqué aux enfants que j'allais à une première réunion pour me préparer à la confirmation. Pour leur expliquer de quoi il s'agit, j'hérétique à bloc : "c'est le baptême des grands". Les enfants sont amusés et contents. Et ravis d'annoncer à la babysit surprise que leur père de 40 ans va se faire confirmer. Elle me regarde étonnée mais ne pose aucune question. Dieu merci.
Psychorigide de la ponctualité, j'arrive dix minutes en avance. Deux personnes discutent ensemble.
-Bonjour, je suis Rémi Araud, je viens pour la préparation à la confirmation. C'est bien ici ?
Dans mon job, je passe mon temps à rencontrer des personnes sans éprouver la moindre difficulté. Là je suis intimidé et je me sens un peu con. Peut-être un échantillon du don de lucidité qu'offre le sacrement de la confirmation.
Nathalie me répond. Une petite quarantaine d'année, une grand et beau sourire, les yeux pétillants , très jolie, je me dis que si je ne poursuis pas la préparation, j'aurais au moins rencontré une jolie femme. Quelques mots gentils, des questions qui manifestent un vrai intérêt, Nathalie sait me mettre à l'aise. Claire est la deuxième animatrice. Quelques années de plus, un peu réservée.
A 20H30 tout le monde est là. Je suis l'ancêtre. Bertrand me talonne. David et Marie-Emmanuelle n'ont pas encore trente ans. Les trois sont assez silencieux.
Nathalie prend la parole : "Merci c'être là. On va commencer par chanter ensemble."
Une feuille avec les paroles est distribuée à chacun d'entre nous. Nathalie et Claire entonnent :"Viens Esprit Saint...". Grand moment de solitude. Nous sommes six à chanter sans beaucoup de conviction, tous un peu gênés par nos voix approximatives. En professionnel de l'animation -yes Sir !-, je perçois toute la maladresse de cette accueil chantant... Même dans les soirées libertines entre personnes ne se connaissant pas, on commence par prendre l'apéro avant de se déshabiller, m'ont informé des amis...Les préliminaires ont manqué, nous sommes totalement inhibés. je n'aurai pas été contre un verre de vin pour m'éclaircir la voix ...

Courageux, j'ai envie de fuir ... 

Fin de la première partie                   

(1) Essai pas très concluant pour écrire la "musique/bruitage" qui accompagnait les performances extraordinaires du Colonel Steeve Austin, astronaute americain, parfois moustachu, parfois pas. Pour réveiller les mémoires embrumées ou éduquer les moins de 35 ans, suivez le lien :

https://www.youtube.com/watch?v=SBXvwSE_PBU   E

Ecoutez  et admirez le lancé de missile en carton.