dimanche 25 août 2013

Genèse du bazar




"M'ennuie pas et témoigne" (1)


 


Genèse du bazar.

 

Marc  est un client. Ils s'occupe d'organiser les prestations de collectes d'ordures d'une grande métropole auvergnate. Nous nous sommes rencontrés en juin 2010 à l'occasion de la mise en place d'une démarche visant à améliorer l'image des équipiers de collectes auprès de la population. Equipier de collecte, c'est nouveau. Avant c'était ripper. Encore avant éboueur. Parfois eboueux.

En 2012, je suis revenu passer une semaine dans son agence. Après quelques jours d'accompagnement de son comité de direction , il me propose un soir une visite rapide de la ville et une étude comparative des pubs. La tournée des débits de boissons, en semaine, ce n'est pas mon truc. Ou plus. J'ai aimé. J'aime moins. Et je m'en méfie. J'ai pour habitude de ne jamais boire avec mes clients. Le dérapage verbal peut-être rapide et lourd de conséquence. Dans mon métier -conseil en management-, la valeur de mes propositions, de mes conseils est déterminé avant tout par le crédit que mes interlocuteurs m'accordent.  Sous l'effet de l'alcool, mon crédit s'évapore à la vitesse de l'éther au soleil. Etant travailleur indépendant, je ne peux me payer le luxe de perdre des clients à cause d'un comportement jugé trop light.

Pour ne pas trop jouer mon côté pisse-froid, j'accepte la proposition de Marc, bien décidé à ne pas boire alcoolisé. Mon excuse "antibiotique" a déjà fait des merveilles. Elle en fera encore.

Marc boit peu habituellement. Sauf lorsqu'il se sent bien m'avait-il un jour confidencé. Ce soir-là, il se sentait bien. J'ai bien aimé qu'il n'insiste pas lorsque j'ai brandi mon excuse pipeau. En a-t-il eu l'intuition. Le garçon est malin, donc c'est probable. Mais c'est aussi un grand garçon de 44 ans. S'il veut picoler, il n'a pas besoin d'être accompagné. Les "attends, c'est plus sympa de boire ensemble", ce n'est pas son trip. Il n'a pas besoin d'un" cautionneur solidaire" pour lever le coude.  L'alcool, sa prudence et sa conscience font bon ménage

II boit gaiement en me racontant sa vie. De tempérament un  peu speed, j'ai l'habitude de pas mal tripoter. Ce soir là, après avoir déchiré des serviettes, mis en boules des sous-culs en papier, fait mumuse avec une bougie jusqu'à la faire disparaître, je me retrouve en manque d'une victime potentielle. Et pourtant j'ai un besoin compulsif de tripoter. Habituellement, mon portable est mon doudou préféré. Je l'ai oublié dans ma chambre d'hôtel. Je sens les clés au fond de ma poche. Elles seront mon doudou tripotable vacataire pour la fin de la soirée que j'espère proche. Pendant qu'il me livre son analyse quant au succès de son aîné à l'école, je lance machinalement mes clés que je rattrape à chaque fois. Encouragé par ma dextérité et par une belle hauteur sous plafond, mes lancés se font de plus en plus ambitieux. Lors d'un énième lancé, la main de Marc est plus rapide que la mienne. Le saligaud me prive de mon jeu. Malgré l'ambiance sombre du lieu, dans son regard je devine un cocktail déception/agacement. " Ca t'emmerde c' que j' te raconte ?". Il a vu juste. Ca m'emmerde. Mais je suis encore plus emmerdé d'avoir été capté. Marc est un client mais pas seulement. Pas un copain, pas un ami...Son regard et l'attention qu'il me porte me font du bien et je crois que c'est réciproque.  J'aime bien ce gars et je suis déçu de le décevoir. Depuis 10 minutes, je faisais au mieux pour dissimuler mon ennui et lui donner l'impression de m'intéresser. Je me forçais à le regarder en hochant la tête en signe d'acquiescement, comme le chien sur la plage arrière de votre voiture...ou celle de votre frère. Il poursuit : "Tu crois que j'le vois pas ton basique d'écoute active de consultant ? L'écoute t'en parle mieux que tu la pratiques".

Je suis vexé car il a raison. Depuis toujours, j'entends l'incantation : "Ecoute". Parents, profs, collègues, amis, famille..."Ecouuuuuuuuuute !"

Pas une consigne, un reproche.

Mon désir de progresser est devenu tellement obsessionnel  que chaque remarque négative sur mon écoute me fait l'effet d'un verre d'eau glacé lancé dans mon dos par surprise. Pour m'achever, il me rappelle mon heure passée dans l'après-midi avec ses cadres et maîtrises à débiter mes poncifs sur le sujet. Il paraphrase Coluche : "Le mec, il vient te parler de l'écoute et il n'a pas un échantillon sur lui."

- Marc,  rends- moi mes clés, s'il te plaît.

Son bras se tend pour me les rendre. Avant que j'ai pu les saisir, il se ravise et sa main s'éloigne de la mienne. Son regard s'arrête sur l'anneau de mes clés. Un dizainier(2) et une médaille de Saint Benoît deviennent l'objet de toute son attention. Terminé la bière et les exploits scolaires de Marc Junior.

Intérieurement, j'anticipe les réactions possibles qu'il peut avoir.

"T'es catho, c'est quoi c'te connerie ?". "C'est qui le vioc sur la médaille et ça sert à quoi, la roue dentelée en fer ? A décapsuler les binouzes ?"
J'appréhende. Il est plus de minuit, demain la journée commence à 08h00, j'ai sommeil et besoin de dormir. Marc semble très en forme et avoir le temps. Aucun désir ce soir de défendre ma foi, de parler de ma relation au Christ. Pas envie de plaider en faveur de l'Eglise et du Pape. Fatigué par avance d'échanger autour de questions qui ce soir m'ennuient profondément et par lesquelles les non catholiques - et parfois les catholiques eux-mêmes ont l'habitude d'entamer les échanges ...ou les hostilités : le célibat des curés, la morale sexuelle de l'Eglise, l'inexemplarité du clergé, la part de vérité du Da Vinci Code,  la crémation, la virginité de Marie, l'ouverture des protestants, la richesse du Vatican, l'authenticité du Saint Suaire, l'inutilité de la confession, des moines, du mariage à l'Eglise, des dogmes, les scandales pédophiles, l'hypocrisie de la voisine qui va à la messe mais qui ne dit pas bonjour dans l'ascenseur, le paradis, l'enfer, le purgatoire ....Et pourtant il aurait raison, il faut parler de tout ça. Pas envie ce soir d'expliquer que les chrétiens ne sont pas des saints, qu'ils ne valent pas moins ni plus que les autres,  mais que ce sont des pauvres gars qui se savent paumés, agressés et agresseurs mais qui ont eu la chance que l'Eglise leur parle du Christ et parfois même de le rencontrer. Et surtout aucune envie que l'on bave sur le Christ et de devoir supporter ça paisiblement pour ne pas prendre le risque d'effrayer ou de blesser la brebis perdue.

Contrairement à mes pensées paranoïaques, sa réaction est juste encourageante. Il se contente d'un "T'es catho ?", accompagné d'un silence et d'un sourire bienveillant.

Sa gentillesse fait mouche. Je parlerai jusqu'à 04h00 du matin. Dans le pub. Dans sa voiture. Dans la salle du petit déjeuner de l'hôtel, uniquement allumée par la veilleuse d'une multiprise. Point lumineux orange dans l'obscurité qui me rappellera le rouge auprès du Tabernacle.

Je lui dit tout. La manière dont le Christ a bouleversé ma vie avec douceur et patience. Mon envie d'évangéliser et mon incapacité à le faire. Ma trouille de devenir charismatique et d'aller chanter des Alléluia dans les couloirs du métro. Mon amitié pour la vie monastique et les cisterciens de Cîteaux. La souffrance de ma séparation avec Laurence suite à notre mariage que nous avons laissé partir en vrille. Ma confirmation à 40 ans. Mon inquiétude que mes enfants ne rencontrent pas le Christ ou s'en éloignent. Les rencontres au hasard de mes journées qui m'évangélisent . La présence discrète et efficace de l'Esprit Saint. Mes rapports compliqués avec les chrétiens ...Et surtout mon envie de dire ma joie d'être chrétien.

Auto-saoulé par mes paroles, je me tais.

Marc  réfléchit . Une  très longue demi-minute passe. J'ai envie d'interrompre ce silence, de faire du bruit avec ma bouche pour éloigner cette gêne qui me gagne. Marc me sauve : "Ecris et balance ta prose sur un blog."

Lors de nos séances de travail, j'avais régulièrement écrit des comptes rendus, des synthèses, des projets. Marc me disait souvent que j'écrivais comme je parlais : trop. Mais il insistait sur l'avantage de pouvoir arrêter sa lecture des documents que je lui faisais parvenir quand il le souhaitait.

"Ecris et balance ta prose sur un blog. Personne ne sera obligé de le lire ou d'aller au bout. On te zappera comme on voudra. Et si certains vont au bout, c'est leur choix."

Ecrire. C'est que ça demande un effort, ça ! Pas mon fort. Pour éloigner de moi cette coupette dont je ne veux pas j'objecte : "Si les gens réagissent mal à ce que j'écris ?"

- "Tu les emmerdes !"

-"Et si les gens ...."

- " M'emmerde pas et témoigne". Il se lève et me plante devant la table sérigraphiée Minute Maid.
 
Le lendemain Marc  aura l'élégance de ne pas me rappeler nos échanges et ne pas me charrier devant ses collaborateurs lorsque j'évoquerai à nouveau l'importance d'une écoute de qualité dans leur relation avec les équipiers de collecte.

Je connais suffisamment Marc pour traduire son "Tu les emmerdes" par " Mon Rémi, dans l'hypothèse très envisageable où quelques personnes te feront par de leur incompréhension, mécontentement...n'insiste pas,  n'argumente pas, prends congé d'eux poliment, respectueusement et laisse l'Esprit Saint prendre le relais. Ou comme le dit Pierre : «Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte. Mais que ce soit avec douceur et respect» 1 P 3, V15-16."  ...Rentré à Lyon,  je chercherai dans l'évangile l'endroit où le Christ propose à ses disciples d'aller annoncer la Bonne Nouvelle et d'emmerder les récalcitrants. Je trouverai la reformulation du "Tu les emmerdes" de Saint Marc des Bennes à Ordures Auvergnates en Marc 6 V 11 : "Et, s’il y a quelque part des gens qui ne vous reçoivent ni ne vous écoutent, retirez-vous de là, et secouez la poussière de vos pieds, afin que cela leur serve de témoignage."

Quelques semaines plus tard, j'envoie à Marc quelques pages. Il me les renvoie avec comme seul commentaire :" Vire les saloperies".

J'ai accepté et beaucoup supprimé, édulcoré.

Il y a quinze mois que j'écris un peu chaque jour. J'ai suivi la moitié du conseil de Marc. Aujourd'hui, j'entame la deuxième partie de son conseil. La plus difficile pour moi. La mise en ligne. Je le ferai peu à peu, feuille après feuille. Dans le désordre. Comme ça viendra.

Je ne sais pas si Marc est chrétien. Nous n'en avons jamais parlé. 

Surprenant !
 

Rémi, le 25 août 2013 

 

(1) : Initialement, le titre de ce blog est "M'emmerde pas et témoigne". Une citation fidèle aux mots employés par Marc. Deux lecteurs m'ont dit que le titre était trop racoleur et agressif sans connaître le contexte de cette phrase. C'est juste. Alors, j'ai modifié.

(2) : Le dizainier est un anneau constitué d'une croix et de 10 repères, que l'on fait glisser entre les doigts en récitant un Je vous salue, Marie pour chaque repère.




 

 
 
 




 

1 commentaire:

  1. Spontané, vrai, généreux et passionnant ! Comme toi mon ami ! Dimitri

    RépondreSupprimer